{"id":1220,"date":"2019-12-31T11:13:21","date_gmt":"2019-12-31T10:13:21","guid":{"rendered":"http:\/\/energity.bzh\/?p=1220"},"modified":"2019-12-31T11:16:49","modified_gmt":"2019-12-31T10:16:49","slug":"jean-marc-jancovici-en-entretien-dans-marianne","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/energity.bzh\/index.php\/2019\/12\/31\/jean-marc-jancovici-en-entretien-dans-marianne\/","title":{"rendered":"Jean-Marc Jancovici en entretien dans Marianne"},"content":{"rendered":"\n<p>Pour f\u00eater 2020, Marianne a interrog\u00e9 diff\u00e9rentes personnalit\u00e9s sur la d\u00e9cennie \u00e0 venir. Voici l\u2019entretien avec Jean-Marc Jancovici sur les risques \u00e9cologiques majeurs et les d\u00e9fis li\u00e9s \u00e0 notre surconsommation d&rsquo;\u00e9nergie dans la d\u00e9cennie \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>A quoi ressembleront la France et le monde des ann\u00e9es 2020 ?<\/strong> Pour se faire une id\u00e9e, Marianne a interrog\u00e9 diff\u00e9rentes personnalit\u00e9s reconnues pour leur expertise dans leur domaine (politique, climat, culture, \u00e9galit\u00e9 hommes-femmes\u2026). Au programme, pas de boule de cristal, mais de vraies analyses sur notre futur collectif\u2026 Voici l&rsquo;entretien r\u00e9alis\u00e9 avec Jean-Marc Jancovici, polytechnicien, associ\u00e9 co-fondateur de Carbone 4, cabinet de conseil sp\u00e9cialis\u00e9 dans la transition vers une \u00e9conomie d\u00e9carbon\u00e9e et l\u2019adaptation au changement climatique, fondateur et pr\u00e9sident de The Shift Project, \u00ab\u00a0think tank de la d\u00e9carbonation de l\u2019\u00e9conomie\u00a0\u00bb, professeur \u00e0 Mines ParisTech, membre du Haut Conseil pour le climat, et auteur de sept livres de vulgarisation sur l\u2019\u00e9nergie et le climat.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Marianne : Les ann\u00e9es 2010 s\u2019ach\u00e8vent, viennent les ann\u00e9es 2020. Selon-vous, quels seront les changements majeurs qui, au cours de cette p\u00e9riode et \u00e0 plus long terme, nous serons donn\u00e9s \u00e0 observer en ce qui concerne les questions \u00e9cologiques et \u00e9nerg\u00e9tiques ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Jean-Marc Jancovici : Pour essayer de r\u00e9pondre \u00e0 cette question, reprenons depuis le d\u00e9but de l\u2019histoire des hommes. Notre esp\u00e8ce poss\u00e8de une caract\u00e9ristique : celle d\u2019avoir toujours cherch\u00e9 \u00e0 exploiter le plus possible ce que nous trouvons dans notre environnement. En regardant l\u2019histoire \u00e9nerg\u00e9tique des hommes, nous faisons donc face \u00e0 une succession d\u2019empilements, et non pas de substitutions, que nous avons op\u00e9r\u00e9e depuis toujours. Nous avons commenc\u00e9 par nous servir de nos propres organismes, en extrayant alimentation et chaleur de l\u2019environnement : c\u2019est aussi vieux que l\u2019esp\u00e8ce humaine elle-m\u00eame. L\u2019\u00e9nergie d\u2019alors nous servait \u00e0 maintenir nos corps en vie, \u00e0 et nous mouvoir dans notre environnement. Puis nous avons d\u00e9couvert comment faire du feu, avec le bois, qui a \u00e9t\u00e9 notre premi\u00e8re source d\u2019\u00e9nergie extra-corporelle. Ensuite, nous nous sommes mis \u00e0 utiliser les \u00e9nergies renouvelables, comme le vent, ou l\u2019eau \u2013 il y avait des moulins \u00e0 eau dans tout l\u2019Empire romain \u2013, ce qui nous am\u00e8ne au constat que les \u00e9nergies renouvelables sont beaucoup plus anciennes que les \u00e9nergies fossiles. Le sens de l\u2019Histoire nous a bien fait passer du renouvelable au fossile, et il n\u2019est pas compl\u00e8tement certain qu\u2019\u00e0 8 milliards nous ferons facilement le chemin inverse ! Nous nous sommes donc mis \u00e0 utiliser des \u00e9nergies fossiles : le charbon, puis le p\u00e9trole, puis le gaz. Puis le nucl\u00e9aire. Toutes ces sources d\u2019\u00e9nergie se sont empil\u00e9es les unes sur les autres : \u00e0 aucun moment nous n\u2019avons commis de substitution \u00e0 large \u00e9chelle en en rempla\u00e7ant rien qu\u2019une seule par une autre. Tout ce qui nous a contraint jusqu\u2019\u00e0 maintenant dans cette gloutonnerie \u00e9nerg\u00e9tique n\u2019a \u00e9t\u00e9 que des contraintes externes : d\u00e9ficits locaux ou autolimitation li\u00e9es \u00e0 des risques consid\u00e9r\u00e9s comme trop importants.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9volution de la consommation d\u2019\u00e9nergie par personne, en moyenne mondiale, depuis 1860. \u00ab\u00a0Toutes ces sources d\u2019\u00e9nergie se sont empil\u00e9es les unes sur les autres : \u00e0 aucun moment nous n\u2019avons commis de substitution \u00e0 large \u00e9chelle en en rempla\u00e7ant rien qu\u2019une seule par une autre.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il est donc vraisemblable qu\u2019il en sera de m\u00eame dans les vingt ann\u00e9es qui viennent, et donc la bonne question est de savoir si il y aura des limites impos\u00e9es par la physique, ou si une large fraction de l\u2019humanit\u00e9 aura le d\u00e9sir de renoncer \u00e0 une source \u00e9nerg\u00e9tique majeure \u00e0 cause de risques per\u00e7us comme trop importants. Une chose est s\u00fbre : pour le moment, la crainte du r\u00e9chauffement climatique n\u2019a pas (encore ?) d\u00e9bouch\u00e9 sur une limitation visible de notre consommation. Depuis que le changement climatique est devenu un sujet majeur de d\u00e9clarations publiques, il n\u2019y a pas eu le moindre changement de tendance sur notre consommation d\u2019\u00e9nergie fossile par rapport aux temps qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Il est donc tr\u00e8s difficile de savoir si dans les vingt ans qui viennent, la crainte des cons\u00e9quences du changement climatique aura un effet r\u00e9el alors qu\u2019il n\u2019en a rien \u00e9t\u00e9 durant les vingt ans qui viennent de s\u2019\u00e9couler\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;autor\u00e9gulation est le plus grand d\u00e9fi de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous voulez donc dire que rien ne se fera avant un craquement, une rupture historique\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cela serait malheureusement la cons\u00e9quence logique de ce qui pr\u00e9c\u00e8de. Il est difficile &#8211; voire impossible &#8211; de dire \u00e0 quoi ressemblerait pr\u00e9cis\u00e9ment le d\u00e9clencheur d\u2019un changement majeur, mais, \u00e0 l\u2019horizon de vingt ans, nous avons un bon candidat : la d\u00e9crue p\u00e9troli\u00e8re subie dans le monde. En ce qui concerne le p\u00e9trole dit \u00ab conventionnel \u00bb (tout ce qui n\u2019est pas p\u00e9trole de schiste et sables bitumineux), le pic de production dans le monde est pass\u00e9 en 2008, selon l\u2019Agence Internationale de l\u2019Energie. Il est extr\u00eamement peu probable que la production p\u00e9troli\u00e8re mondiale continue de cro\u00eetre jusqu\u2019\u00e0 2040 et, personnellement, j\u2019ai plut\u00f4t envie de parier qu\u2019elle va commencer \u00e0 d\u00e9cliner bien avant cette date. Or il se trouve que le p\u00e9trole est, plus encore que les autres \u00e9nergies, le sang de l\u2019\u00e9conomie mondiale : depuis 1980, la variation du PIB dans le monde suit tr\u00e8s exactement la variation de la quantit\u00e9 de p\u00e9trole produite. Celle-ci devrait baisser dans les vingt ans qui viennent, et donc le PIB suivra (ce qui illustre la fa\u00e7on dont les \u00e9missions de CO2 finiront par baisser involontairement si nous ne le faisons pas volontairement).<\/p>\n\n\n\n<p>Variations respectives, depuis 1965, de la quantit\u00e9 de p\u00e9trole produite (donc consomm\u00e9e) dans le monde, et du PIB par personne en moyenne mondiale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous expliquez donc qu\u2019avec la fin des \u00e9nergies fossiles, nous allons devoir apprendre \u00e0 vivre dans un monde sans croissance ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Exactement, et en Europe, cela a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 depuis 2007, apr\u00e8s qu\u2019en 2006, l\u2019Europe soit pass\u00e9e par son maximum d\u2019approvisionnement \u00e9nerg\u00e9tique. Depuis, l\u2019approvisionnement \u00e9nerg\u00e9tique baisse et l\u2019\u00e9conomie europ\u00e9enne est en contraction \u00ab physique \u00bb, m\u00eame si le mode de calcul du PIB laisse croire l\u2019inverse. De fait, si l\u2019on regarde la quantit\u00e9 de biens produits, on observe une baisse depuis 2007.<br>\nLire aussi<br>\n\u00ab\u00a0Une soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;\u00e9vitement plus que d&rsquo;affrontement\u00a0\u00bb : entretien sur la France des ann\u00e9es 2020 avec J\u00e9r\u00f4me Fourquet<\/p>\n\n\n\n<p>Tout cela pour dire que jusqu\u2019\u00e0 maintenant nous n\u2019avons jamais r\u00e9ussi \u00e0 nous limiter volontairement. Dans les vingt ans qui viennent, la principale contrainte externe globale qui devrait nous limiter est le p\u00e9trole. Il y aura aussi, \u00e9videmment, des contraintes locales ou r\u00e9gionales \u00e0 l\u2019\u0153uvre, sur d\u2019autres ressources (mini\u00e8res, foresti\u00e8res, agricoles\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019autor\u00e9gulation est donc notre plus grand d\u00e9fi ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On peut dire que c\u2019est le plus grand d\u00e9fi de l\u2019esp\u00e8ce humaine, car nous n\u2019y arrivons pas facilement ! Cela conduit \u00e0 ne pas \u00eatre tr\u00e8s confiant pour ce qui va se passer pour le climat. Rappelons d\u2019abord une donn\u00e9e physique essentielle : une fois que le surplus de CO2 est cr\u00e9\u00e9 dans l\u2019atmosph\u00e8re, il met plus de 10.000 ans \u00e0 s\u2019\u00e9purer en totalit\u00e9. L\u2019\u00e9volution climatique future poss\u00e8de donc une inertie consid\u00e9rable, et une bonne partie de l\u2019\u00e9volution \u00e0 venir est d\u00e9j\u00e0 irr\u00e9versible. En particulier, ce qui va se passer dans les vingt ans qui viennent est d\u00e9j\u00e0 totalement jou\u00e9 via les \u00e9missions qui ont eu lieu jusqu\u2019\u00e0 maintenant. Dit autrement, la baisse des \u00e9missions qu\u2019il faut d\u00e9clencher \u00e0 partir de maintenant ne fera la diff\u00e9rence que pour ce qui se passe dans plus de vingt ans. Comme les \u00e9missions ont fortement augment\u00e9 sur les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, il est donc malheureusement certain que les \u00e9pisodes de l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier ne sont qu\u2019un ap\u00e9ritif \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce qui va advenir dans les vingt ans qui viennent (et sans attendre vingt ans, l\u2019Australie est en train de vivre des \u00e9pisodes exceptionnels cet hiver).<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne sommes pas d\u00e9barrass\u00e9s de la famine pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Concr\u00e8tement, que pensez-vous voir arriver en termes d\u2019\u00e9v\u00e8nements climatiques dans les prochaines ann\u00e9es ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sans pouvoir faire de pr\u00e9visions pr\u00e9cises, les ph\u00e9nom\u00e8nes d\u00e9sagr\u00e9ables qui vont augmenter sont nombreux : d\u00e9p\u00e9rissement de la for\u00eat par s\u00e9cheresse et incendies, baisse des rendements agricoles (certaines cultures ont perdu 40% en 2018 avec juste 1\u00b0C d\u2019\u00e9l\u00e9vation globale), fissuration des b\u00e2timents, glissements de terrain et inondations, canicules, mort de coraux et ouragans dans les outre-mer\u2026. Quand, en plus, il y aura moins de p\u00e9trole pour y faire face, cela va devenir beaucoup, beaucoup moins dr\u00f4le. Par exemple, nous ne sommes pas d\u00e9barrass\u00e9s de la famine pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Tout ce qui \u00ab appartenait au pass\u00e9 \u00bb, nous en sommes sortis gr\u00e2ce aux \u00e9nergies fossiles, et avec leur disparition nous ne sommes pas du tout \u00e0 l\u2019abri que ces fl\u00e9aux qui \u00ab appartenaient au pass\u00e9 \u00bb ressurgissent.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il faut bien comprendre qu\u2019en ce qui concerne le climat, les premi\u00e8res menaces ne sont pas qu\u2019il fasse tr\u00e8s chaud dans les villes l\u2019\u00e9t\u00e9 : c\u2019est p\u00e9nible, mais c\u2019est un probl\u00e8me secondaire. On se focalise l\u00e0-dessus car nous sommes une soci\u00e9t\u00e9 d\u2019urbains. Il est bien plus pr\u00e9occupant de voir des cultures qui commencent \u00e0 manquer d\u2019eau et des esp\u00e8ces qui d\u00e9p\u00e9rissent encore plus vite. Nous assisterons aussi \u00e0 des atteintes diverses aux infrastructures avec des inondations, et des gonflements ou r\u00e9tractations de l\u2019argile. Adviendront aussi des atteintes sanitaires, directes et indirectes : sous forme de maladies qui se propageront dans des zones qui n\u2019\u00e9taient pas atteintes avant. Chez les hommes comme les animaux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Des p\u00e9nuries alimentaires sont donc \u00e0 pr\u00e9voir ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans son rapport \u00ab changement climatique et terres \u00bb, le GIEC a indiqu\u00e9 que, au-del\u00e0 de trois degr\u00e9s de r\u00e9chauffement climatique, l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 alimentaire sera g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e sur Terre. Et l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 alimentaire g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e provoquera des mouvements de population massifs, puis des conflits g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9s\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la deuxi\u00e8me dimension des d\u00e9g\u00e2ts caus\u00e9s par le r\u00e9chauffement climatique : les d\u00e9g\u00e2ts politiques et sociaux. Doit-on s\u2019attendre \u00e0 des changements de paradigme politique, \u00e0 des r\u00e9voltes, des crises, ou bien des r\u00e9surgences de r\u00e9gimes politiques autoritaires\u2026 ?<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est malheureusement \u00e0 craindre, car lorsque que les gens ont faim, une bonne partie des conventions sociales finit par disparaitre. Quand les temps deviennent difficiles, les humains ont souvent deux r\u00e9flexes : se ressouder autour de communaut\u00e9s locales, et voir comme hostile tout ce qui est \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous parlez notamment de la dispersion des villes\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne parle pas n\u00e9cessairement de dispersion des villes, mais j&rsquo;explique en tous cas que le mod\u00e8le de la grande ville moderne est une organisation qui n\u2019est viable que dans un monde o\u00f9 l\u2019\u00e9nergie est abondante. A l\u2019\u00e9poque ou l\u2019\u00e9nergie \u00e9tait rare, les grandes villes \u00e9taient bien plus rares. Si Rome pouvait comptabiliser plusieurs centaines de milliers d\u2019habitants, c\u2019\u00e9tait probablement gr\u00e2ce \u00e0 sa position proche de la mer qui lui permettait d\u2019importer de la nourriture depuis des endroits \u00e9loign\u00e9s. Lut\u00e8ce \u00e9tait bien plus petite, car elle \u00e9tait limit\u00e9e par le surplus agricole de la r\u00e9gion environnante, transportable en quelques jours avec les moyens de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut assur\u00e9ment remettre en cause le mod\u00e8le politique de la m\u00e9tropolisation, et donc faire d\u00e9gonfler les grandes villes<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quelle est la taille optimale des villes pour des soci\u00e9t\u00e9s \u00e9cologiquement viables ? Faut-il, donc, remettre en cause le mod\u00e8le de m\u00e9tropolisation des grandes villes li\u00e9 \u00e0 la globalisation ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Savoir quelle est la taille optimale des villes est impossible, mais cela n\u2019emp\u00eache pas de savoir dans quelle direction il faut aller maintenant. Il faut assur\u00e9ment remettre en cause le mod\u00e8le politique de la m\u00e9tropolisation, et donc faire d\u00e9gonfler les grandes villes. Apr\u00e8s, il y a aussi un d\u00e9bat difficile \u00e0 avoir sur la taille \u00ab soutenable \u00bb de la population dans un monde avec de moins en moins d\u2019\u00e9nergie. Soit on pense que nous sommes d\u00e9j\u00e0 trop nombreux, et \u00e0 ce moment la question \u2013 pas facile \u2013 devient \u00ab que faire ? \u00bb, soit on pense que la plan\u00e8te pourra supporter sans probl\u00e8me quelques milliards de personnes en plus, mais c\u2019est une hypoth\u00e8se hardie quand on voit que, depuis que nous avons d\u00e9pass\u00e9 quelques milliards, l\u2019environnement s\u2019entame \u00e0 vitesse croissante. Pour ma part, je pense que de mettre le probl\u00e8me sous le tapis d\u00e9bouchera sur des r\u00e9gulations non g\u00e9r\u00e9es, bien plus douloureuses que si l\u2019on avait opt\u00e9 pour des solutions plus douces en amont.<br><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Est-ce le cas de l\u2019Afrique, qui devrait croitre \u00e0 hauteur de deux milliards d&rsquo;habitants d\u2019ici \u00e0 2050 ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Afrique a suivi le mod\u00e8le europ\u00e9en, en augmentant la d\u00e9mographie dans ses villes. Mais pour que le mod\u00e8le occidental d\u2019une population largement urbaine fonctionne, il faut une \u00e9nergie abondante. Sinon, la ville se forme sans l\u2019\u00e9nergie suffisante pour \u00ab bien \u00bb fonctionner, et une partie de la ville en question devient\u2026 un bidonville. La transition d\u00e9mographique est un sujet crucial pour l\u2019Afrique, qui a acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 des mesures lui permettant de limiter sa mortalit\u00e9 &#8211; notamment infantile &#8211; avant d\u2019avoir modifi\u00e9 ses sch\u00e9mas culturels en termes de nombre d\u2019enfants par femme\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Est-il concevable que l\u2019Europe et les \u00ab pays avanc\u00e9s \u00bb, qui disent prendre en charge la question \u00e9cologique, puissent prendre \u00e9galement en charge la question de la transition d\u00e9mographique de l\u2019Afrique ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ils ne la r\u00e9gleront pas tous seuls, mais il y a un levier sur lequel ils peuvent agir : l\u2019aide au d\u00e9veloppement, qui pour l\u2019instant concerne tr\u00e8s peu la question d\u00e9mographique. On s\u2019occupe de leur construire des ponts, des routes et des \u00e9coles, ce qui est fort utile. Sauf que c\u2019est moins utile que les aider \u00e0 r\u00e9guler leur transition d\u00e9mographique. Si la population devient excessive par rapport aux capacit\u00e9s du continent, une situation tr\u00e8s instable est \u00e0 pr\u00e9voir, dans laquelle les routes, les ponts et des \u00e9coles ne seront pas n\u00e9cessairement d\u2019une grande aide pour \u00e9viter les gros ennuis. Moins qu\u2019une transition d\u00e9mographique prise en charge.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Concr\u00e8tement, qu\u2019impliquerait un milliard d\u2019Africains en plus d\u2019ici \u00e0 2050, en termes d\u2019impact \u00e9cologique ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cela entrainerait une disparition acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e des espaces naturels ainsi qu\u2019une fraction croissante de la population en \u00e9tat de d\u00e9pendance alimentaire dans certaines r\u00e9gions. Et cela ne sera rem\u00e9diable que si le reste du monde a des surplus agricoles \u00e0 leur fournir. Sauf que le reste du monde aura aussi \u00e0 faire face \u00e0 la d\u00e9croissance des rendements, li\u00e9e aux changements climatiques d\u2019une part, et ult\u00e9rieurement \u00e0 la baisse de l\u2019\u00e9nergie disponible. Le reste du monde aura lui aussi un jour un probl\u00e8me de bouches \u00e0 nourrir pour les quantit\u00e9s disponibles. Entre 1945, sans tracteurs et sans engrais de synth\u00e8se, et 1975, o\u00f9 ces pratiques ont \u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es, les rendements c\u00e9r\u00e9aliers ont \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9s par cinq. Dans un monde sans combustibles fossiles, les rendements c\u00e9r\u00e9aliers diminueront donc fortement (en bio, sans engrais de synth\u00e8se, mais avec toujours des tracteurs, ils sont d\u00e9j\u00e0 inf\u00e9rieurs de plus de moiti\u00e9 aux rendements \u00ab conventionnels \u00bb). Il faudra remettre en service des animaux de trait qui vont mobiliser une large partie de la surface agricole pour leurs propres besoins. Dans un tel contexte, il est difficile de savoir quels seront les surplus agricoles d\u00e9gag\u00e9s par les pays des moyennes latitudes au profit des pays du Sud\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Il est \u00e9videmment impossible de dire si les premiers craquements auront lieu en 2028, en 2040 ou plus loin encore, mais un grand nombre de pressions sont en train de se mettre en place. Je serais tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9 que nous passions les vingt ann\u00e9es qui viennent sans quelques surprises \u00e0 cause d\u2019un probl\u00e8me d\u2019alimentation, et ce d\u2019autant plus que nous en avons d\u00e9j\u00e0 des exemples dans le pass\u00e9 proche. La croissance de la population, une insuffisance de production agricole domestique, parfois renforc\u00e9e par le changement climatique en cours, et l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019importer de la nourriture \u00e0 cause d\u2019un tarissement des exportations (p\u00e9trole, tourisme, ressources min\u00e9rales\u2026) vont rendre l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la nourriture difficile pour un nombre croissants de pays, rendant instables les conditions de vie des habitants.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Si nous sommes donc condamn\u00e9s au d\u00e9fi de l\u2019auto-rationnement ou du rationnement par la cause ext\u00e9rieure, vient donc le d\u00e9fi de la r\u00e9gulation et de notre mod\u00e8le politique : pensez-vous que nous serons contraints d\u2019y laisser un morceau de d\u00e9mocratie ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question il faut savoir ce que l\u2019on entend par \u00ab d\u00e9mocratie \u00bb. Il y a souvent une confusion entre d\u00e9mocratie \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire le choix de ses repr\u00e9sentants \u2013 et libert\u00e9, c\u2019est \u00e0 dire le fait de n\u2019\u00eatre contraint par rien ni personne. D\u00e8s lors qu\u2019une contrainte globale s\u2019applique, nous devons mettre de c\u00f4t\u00e9 un peu de libert\u00e9 individuelle, Si cette contrainte est \u00e9nerg\u00e9tique, subie ou voulue, elle emp\u00eachera par exemple de consommer autant \u00e0 court terme. Dans nos \u00ab libert\u00e9s \u00bb les plus pr\u00e9cieuses, il y a le fait de manger \u00e0 sa faim, d\u2019\u00eatre en bonne sant\u00e9, et un minimum de libert\u00e9 de mouvement, mais il faudrait abandonner celle de consommer sans limites. Je ne pense pas que l\u2019on puisse appeler \u00ab limitation de la d\u00e9mocratie \u00bb la restriction de la libert\u00e9 de consommer, qui est d\u00e9j\u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 dans certains domaines.<\/p>\n\n\n\n<p>Sauf si vous restreignez la d\u00e9mocratie aux libert\u00e9s individuelles\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai plut\u00f4t envie de d\u00e9finir la d\u00e9mocratie comme un syst\u00e8me o\u00f9 l\u2019on choisit ses dirigeants. La question est de savoir si en pareil cas on \u00e9chappe \u00e0 la \u00ab mal\u00e9diction de Tocqueville \u00bb : dans un syst\u00e8me o\u00f9 l\u2019on choisit ses dirigeants, ces derniers, pour se faire \u00e9lire, versent dans la d\u00e9magogie, et sont donc incapables de restreindre les libert\u00e9s en ce qui concerne la consommation puisqu\u2019ils ont promis l\u2019inverse. Mais comme le niveau actuel de consommation ne peut physiquement pas durer, cela signifie que, au moment o\u00f9 le syst\u00e8me physique craquera, on risque l\u2019apparition de r\u00e9gimes politiques qui seront beaucoup moins sympathiques que le r\u00e9gime dans lequel on s\u2019auto-limiterait sur la consommation en conservant nos libert\u00e9s fondamentales.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>A quoi correspond concr\u00e8tement cet auto-rationnement ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>De mani\u00e8re un peu brutale, cela revient \u00e0 baisser notre pouvoir d\u2019achat. C\u2019est tr\u00e8s exactement ce que signifie s\u2019offrir moins de biens de consommation, avoir moins facilement la possibilit\u00e9 d\u2019acqu\u00e9rir de nouveaux objets. Nous chercherons alors \u00e0 faire durer plus longtemps ceux que nous avons d\u00e9j\u00e0. C\u2019est donc un monde dans lequel notre univers mat\u00e9riel se restreindra, au profit de la pr\u00e9servation d\u2019un environnement \u00ab gratuit \u00bb, donc conventionnellement invisible dans l\u2019affaire, mais pourtant essentiel.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela n\u2019entre-t-il pas en conflit avec une r\u00e9alit\u00e9 anthropologique ? Dit autrement, n\u2019est-ce pas contre-nature de proposer \u00e0 l\u2019homme d\u2019obtenir moins de biens individuels ?<\/p>\n\n\n\n<p>Historiquement, certainement. Mais il y a des \u00e9volutions r\u00e9centes qui vont dans l\u2019autre sens. Par exemple un certain nombre de jeunes, aujourd\u2019hui, supportent tr\u00e8s bien de vivre sans voiture. Ce sont plut\u00f4t des urbains, certes, mais cela n\u2019a pas du tout l\u2019air de leur manquer. D\u2019autres consid\u00e8rent que la colocation est la mani\u00e8re normale de prendre son ind\u00e9pendance, ce qui correspond \u00e0 une forme de sobri\u00e9t\u00e9 par rapport au logement individuel qui \u00e9tait la norme autrefois. Ces deux exemples, m\u00eame s\u2019ils restent partiels, montrent qu\u2019un d\u00e9but de d\u00e9consommation n\u2019est pas n\u00e9cessairement perdu d\u2019avance.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pour voir le jour, ces consid\u00e9rations de sobri\u00e9t\u00e9 n\u2019auront-elles pas besoin de se conjuguer \u00e0 des tendances, \u00e0 des modes, \u00e0 une forme de soft power et \u00e0 des consid\u00e9rations morales ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cette \u00e9volution va \u00e0 l\u2019\u00e9vidence avec une morale tout court. L\u2019\u00e9conomie est impuissante \u00e0 nous conseiller une alternative meilleure qu\u2019une autre. C\u2019est donc un choix qui ne peut que relever de l\u2019\u00e9thique, donc de la morale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Faudra-t-il des leaders d\u2019opinion et des mouvements historiques ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, mais il faut avouer que pour l\u2019instant ils n\u2019existent pas. Et, pour renvoyer \u00e0 votre pr\u00e9c\u00e9dente question, il faut esp\u00e9rer qu\u2019ils seront plus motiv\u00e9s par l\u2019empathie que par la crainte.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Croyez-vous dans notre syst\u00e8me politique et \u00e9conomique actuel, notamment celui de l\u2019Union europ\u00e9enne sanctifiant le libre-\u00e9change ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Union europ\u00e9enne est une construction qui a \u00e9t\u00e9 faite pour garantir la paix. Le \u00ab libre march\u00e9 \u00bb fut alors identifi\u00e9 comme un moyen de provoquer un minimum de contacts entre les peuples, pour qu\u2019ils se connaissent, aient des int\u00e9r\u00eats crois\u00e9s, et n\u2019aient ainsi plus aucune envie de se battre entre eux. Mais aujourd\u2019hui, nous avons perdu de vue le but ultime, et \u00ab le march\u00e9 \u00bb est devenu une fin en soi, avec l\u2019id\u00e9e que plus il y en a et mieux on se porte, sans limite. Mais un \u00ab trop-plein de march\u00e9 \u00bb, qui raccourcit les horizons de temps et rend plus difficile la poursuite de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, peut redevenir une menace pour la paix. La construction europ\u00e9enne a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e pour un monde en croissance, et rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu pour un monde en contraction. Dans ce contexte, elle est d\u00e9munie pour g\u00e9rer les tensions qui vont appara\u00eetre. Dans un monde sans croissance, par exemple, si vous mettez dans une m\u00eame sph\u00e8re de libre-\u00e9change des pays avec des salaires faibles et des pays \u00e0 salaires \u00e9lev\u00e9s, tout ce que les pays \u00ab du bas de l\u2019\u00e9chelle \u00bb gagnent en plus se fait n\u00e9cessairement au d\u00e9triment de ceux qui sont en \u00ab haut de l\u2019\u00e9chelle \u00bb, et c\u2019est ce qui a commenc\u00e9 \u00e0 se produire ces derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre continent s\u2019est interdit, par construction, de se demander comment g\u00e9rer une situation de contraction structurelle\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ce r\u00e9\u00e9quilibrage entre pays est-europ\u00e9ens et ouest-europ\u00e9ens va se poursuivre. Hormis l\u2019Allemagne, gr\u00e2ce \u00e0 son solde exportateur (qui est intraeurop\u00e9en pour plus de la moiti\u00e9), les pays europ\u00e9ens sont dans des situations \u00e9conomiques qui globalement se d\u00e9gradent, et y r\u00e9agissent chacun \u00e0 leurs mani\u00e8res (Brexit, populisme\u2026). Mais comme l\u2019article 3 du Trait\u00e9 de Lisbonne dispose que l\u2019Europe cherche la croissance, notre continent s\u2019est donc interdit, par construction, de se demander comment g\u00e9rer une situation de contraction structurelle\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 notre gouvernement actuel, il est tr\u00e8s ais\u00e9 de voir qu\u2019il n\u2019a pas du tout pris en compte qu\u2019il faille trouver une mani\u00e8re de fonctionner dans un monde en contraction. Par exemple, le Conseil d\u2019Orientation des Retraites postule que la croissance, d\u2019ici \u00e0 2070, sera de 1 \u00e0 2% par an, et c\u2019est sur cette base que la r\u00e9forme est discut\u00e9e. C\u2019est ridicule ! Malheureusement, la principale contrainte que nos \u00e9lus (tant qu\u2019il y en aura) vont devoir g\u00e9rer est celle de la diminution de notre pouvoir d\u2019achat, et c\u2019est dans ce contexte qu\u2019il faut trouver un projet pour l\u2019avenir !<\/p>\n\n\n\n<p>Source : <a href=\"https:\/\/www.marianne.net\/politique\/jean-marc-jancovici-evoque-la-decennie-2020-pour-resoudre-le-probleme-ecologique-il-faudra\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"https:\/\/www.marianne.net\/politique\/jean-marc-jancovici-evoque-la-decennie-2020-pour-resoudre-le-probleme-ecologique-il-faudra (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">https:\/\/www.marianne.net\/politique\/jean-marc-jancovici-evoque-la-decennie-2020-pour-resoudre-le-probleme-ecologique-il-faudra<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour f\u00eater 2020, Marianne a interrog\u00e9 diff\u00e9rentes personnalit\u00e9s sur la d\u00e9cennie \u00e0 venir. 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